L’étude des textes fondamentaux de la philosophie bouddhique est un axe central de la vie à Dhagpo Kagyu Ling. Depuis une dizaine d’années, une retraite d’étude intensive d’un mois est organisée en janvier afin de permettre aux résidents et pratiquants des alentours de se concentrer sur l’étude d’un texte spécifique. Grâce à lama Jigmé Rinpoché, ces textes sont enseignés par des khenpos et acharyas venus de shedras en Inde.
En janvier 2026, khenpo Samdrup, du shedra de Dzongsar, a poursuivi pour la deuxième année l’étude du Gyü Lama, Traité de la continuité suprême du grand véhicule, composé par Maitreya et Asanga.
Nous l’avons rencontré afin d’échanger sur son parcours et ses perspectives sur l’enseignement du Dharma, en Asie comme en Occident.
Vous êtes venu à Dhagpo Kagyu Ling pour la première fois en 2019 et depuis deux ans vous y enseignez le Gyü Lama pendant trois semaines, lors de la retraite d’étude d’hiver. Vous venez du shedra de Dzongsar Khyentsé Chökyi Lodrö à Chauntra, de la tradition rimé, près de Dharamsala, en Inde. Quel est votre lien avec Dhagpo et comment avez-vous rencontré Jigmé Rinpoché ?
J’ai rencontré Jigmé Rinpoché pour la première fois ici à Dhagpo Kagyu Ling. Mais le lien remonte à bien plus loin.
En effet, le XVIᵉ Karmapa et la précédente incarnation de Shabdrung Rinpoché étaient de la même famille, la famille Athub, c’est un lien profond. Le monastère d’où je viens au Tibet a reçu beaucoup d’aide de Karmapa et de Künzik Shamar Rinpoché. Je viens de la même région au Tibet que la présente incarnation de Shabdrung Rinpoché, Dongsung Shabdrung Rinpoché, dont le monastère se trouve près de Yushu, dans la région de Nangchen. Il m’a proposé de venir ici, on m’a invité et j’ai rencontré Jigmé Rinpoché à cette occasion. Depuis le lien n’a pas cessé de s’approfondir.
Je suis venu enseigner à plusieurs reprises pour des séjours plus courts, puis Jigmé Rinpoché m’a dit qu’il y aurait besoin d’enseigner le Gyü Lama.
À quel moment avez-vous étudié le Gyü Lama ? Comment l’avez-vous abordé ici ?
On l’étudie en dixième année du shedra et je l’ai enseigné deux fois aux étudiants.
Pour préparer l’enseignement, j’ai discuté avec Jigmé Rinpoché de l’approche à suivre. Je pensais l’aborder en expliquant le sens et en étant assez bref, car il est courant parmi les enseignants d’aborder les enseignements pour les Occidentaux ainsi. Mais Jigmé Rinpoché a dit qu’au contraire, l’idée était d’aller en détail au mot à mot et que cela prendrait le temps nécessaire. Il a dit qu’il fallait vraiment expliquer ce qu’il y a dans le texte afin de comprendre tout en détail et afin que le Gyü Lama puisse être restitué plus tard.
Pour cela, il fallait déjà que la traductrice comprenne le contenu, alors je lui ai préparé un support qui puisse aussi être utile pour d’autres personnes qui parlent et lisent le tibétain. Ainsi c’est un support pour l’étude qui applique les instructions de Rinpoché. Étant donné que le but est que le Dharma s’implante et demeure longtemps en Occident, composer cet écrit est un tout petit travail, une goutte d’eau, mais j’espère qu’il sera aidant.
Est-ce qu’il y a une différence entre votre manière d’enseigner au shedra et ici à Dhagpo ou ailleurs en Europe ?
C’est un peu différent, cependant, étant donné les instructions données par Jigmé Rinpoché, c’est assez similaire.
La différence est surtout dans la manière d’enseigner aux étudiants plus jeunes au shedra où nous faisons du mot à mot. Dans les classes supérieures, on étudie ces textes de façon plus globale, les phrases dans leur ensemble, ce qu’il faut en comprendre, les doutes qu’elles clarifient ainsi que les comparaisons entre les textes. Les étudiants connaissent déjà les textes, puisqu’ils les ont abordés lorsqu’ils étaient plus jeunes.
À vrai dire, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de différences entre la façon d’enseigner aux Occidentaux et celle d’enseigner aux Asiatiques parce que le but de l’enseignement est que les gens puissent transformer leur esprit et qu’ils avancent sur le chemin. À partir du moment où l’on fait des études, on voit bien que cela est le but et que l’enseignement donne simplement des éléments pour cela.
Vous êtes devenu moine à onze ans. Qu’est-ce que cela a changé pour vous ?
Je viens d’une famille de pratiquants. De manière générale au Tibet, les gens ont beaucoup de respect et de dévotion envers l’engagement monastique. Je ne suis pas devenu moine sur la base de difficultés lorsque j’étais petit, ou d’un renoncement parce que j’avais vu les défauts du samsara. C’est plutôt que j’en avais envie, parce que des camarades l’avaient fait, et que cela inspirait aussi ma famille. De plus, depuis très jeune, je n’ai jamais vraiment aspiré à une vie laïque. J’avais envie d’une vie de moine et j’y ai consacré ma vie.
Quand j’étais au Tibet, on vantait les conditions d’étude en Inde, le fait qu’on y était nourri-logé et que l’on pouvait juste se consacrer aux études. Au Tibet, il fallait deux ou trois jours de cheval pour arriver au monastère de Dzongsar. Il fallait acheminer sa propre nourriture, cuisiner, savoir la stocker, etc. C’était plus compliqué de faire ses études dans ces conditions. Néanmoins, avant de me rendre en Inde, j’ai étudié la grammaire et la civilisation tibétaine. Avant de pouvoir étudier directement les textes bouddhiques, il faut bien connaître les traités de grammaire tout comme la poésie. Cette progression traditionnelle permet ensuite l’accès aux textes du Dharma.
À partir de 2000, j’ai d’ailleurs commencé par enseigner la grammaire tibétaine au shedra de Dzongsar en Inde.
Vous avez dirigé le shedra de Dzongsar. Quelles ont été vos priorités ? Et est-ce que l’enseignement des étudiants qui aspirent à devenir khenpo évolue, prenant en compte le fait que certains seront appelés à enseigner à l’étranger ?
Il y a beaucoup de responsabilités, mais avant tout, on doit s’occuper des études des moines le mieux possible. Ils débutent vers l’âge de quinze ans. Nous ne mettons pas l’accent sur le fait que certains seront appelés à enseigner à l’étranger.
Nous ne donnons pas non plus de consignes sur l’enseignement aux Occidentaux, mais nous recevons plutôt des conseils, par exemple de Dzongsar Khyentsé Rinpoché. Bien sûr certains vont à Taïwan, d’autres ici en Europe mais cela n’est pas mis en avant dans nos programmes. Le shedra n’envoie pas à l’étranger, cela passe plutôt par les contacts ou le réseau des moines eux-mêmes, et par leurs prédispositions personnelles.
Alternez-vous des périodes d’études et de retraites ?
Mes responsabilités comme directeur du shedra ne me laissaient pas beaucoup de temps. Maintenant j’ai du temps qui se libère et j’ai le souhait d’avoir plus de temps en retraite.
D’ailleurs en parlant de temps qui se libère, je crois qu’en vérité, la question d’avoir du temps ou pas dépend totalement de nous. C’est toujours nous-mêmes qui décidons de ce que nous faisons de notre temps finalement.
Constatez-vous une évolution dans la vocation de devenir khenpo ?
Il y a un peu moins de personnes ayant un intérêt pour ce domaine ou allant jusqu’au bout des études, néanmoins dix-huit moines ont reçu leur certificat de khenpo durant les Dzongsar Mönlams à Bodhgaya cet hiver.
Il y a déjà une préparation avant d’entrer au shedra, puis onze ans d’études à l’issue desquelles on reçoit le titre de chöpön. Après avoir donné des enseignements pendant plusieurs années, on peut recevoir le diplôme de khenpo. Mais il se peut aussi qu’au bout de dix années d’études, un étudiant soit rappelé dans son monastère d’origine pour y enseigner ; il pourra néanmoins devenir khenpo par la suite.
Qu’en est-il pour les moniales ?
À Dzongsar, nous n’avons pas beaucoup d’anilas qui sont devenues khenmo – il faut prendre en compte le fait qu’il est préférable que moines et moniales ne soient pas sur le même lieu – mais il y en a beaucoup dans la société tibétaine.
Il y a des lieux spécifiques pour les moniales aspirant à devenir khenmos comme le shedra de Dheradun à quelques heures de Dzongsar, et un autre shedra nyingma, Namdroling, dans le sud de l’Inde. Chez les gelugpas, on trouve aussi beaucoup de geshemas .2
Jigmé Rinpoché encourage les étudiants de l’Institut à restituer entre eux les textes reçus, dont certains servent de base pour les enseignements publics. Comment est-ce que le fait d’enseigner enrichit votre propre pratique ?
Je vois un bienfait immense, que ce soit du point de vue de ma pratique ou du point de vue de mes études. Quand j’entends le Dharma, je le comprends de mieux en mieux. De plus, étant donné que je dois enseigner aux étudiants, cela me pousse à aller plus loin dans ma compréhension personnelle.
Avez-vous des conseils sur les bonnes méthodes pour étudier ?
La méthode suivie ici – le fait de recevoir l’enseignement, d’étudier ensemble et de restituer – est une très bonne méthode. Après je pense qu’il est difficile de connaître tous les textes du Dharma. Dans la vie laïque, nous étudions pour avoir un job et mener notre vie.
Dans le cadre du Dharma, le but est de se libérer du samsara et d’atteindre le plein et parfait éveil du Bouddha. Pour en arriver là, il faut rassembler un grand nombre de causes et de conditions et cela passe par l’étude des différents textes. C’est vaste et long mais c’est bien d’avoir une étude des textes qui soit la plus complète possible. Il y a des textes particulièrement importants comme l’Abhidharma, car sans la compréhension du monde de la forme et du monde du sans-forme, des différents samadhis, etc. il sera difficile de connaître le but. Le Gyü Lama est également très important en ce qui concerne la logique des causes, conditions et conséquences qui y sont présentées. Avec un seul texte, on ne peut pas tout comprendre. Dans le Gyü Lama, il est beaucoup question de vacuité mais pour comprendre cela, il faut étudier le madhyamaka !
La différence principale avec le shedra est que l’on est pris ici et ailleurs par autre chose, et cela retarde la compréhension du texte. Ce qui est important, c’est la constance, c’est le fait de venir à toutes les sessions, sinon on n’aura pas le fruit de l’étude. Le temps dépend de nous. Si on donne priorité à l’étude, on arrivera à dégager ce temps. Car ce n’est qu’à l’état de bouddha qu’il n’y a plus besoin de faire d’études !
[1] Khenmo est l’équivalent de khenpo pour les nonnes/monastiques femmes.
[2] Équivalent de khenpo dans l’école gelugpa.


