Chenrezik rejoint Manjushri à la bibliothèque : une nouvelle tanka dans la salle de lecture

19 Juin 2020

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La statue de Manjushri, confectionnée par le maître artisan Siddhi Raj Shakya au Népal, veille sur la salle de lecture de la bibliothèque Dhagpo Kagyu depuis son ouverture au public en 2013.

Cette expression de la sagesse de l’éveil a été rejointe depuis peu par la personnification de la compassion éveillée, en la tanka de Chenrezik. Ainsi, les deux aspects des qualités éveillées – sagesse et compassion – sont désormais présents.

Si le magnifique support de pratique qu’est cette tanka fait écho au cursus Chenrezik mis en place par lama Jigmé Rinpoché depuis 2018, elle donne aussi à voir l’histoire des transmissions ininterrompues de cette pratique méditative et invite à se questionner sur ce qu’est une transmission authentique de pratique.

Les mécènes à la source de ce projet, ont eu le souhait de faire réaliser une représentation picturale des lignées de transmission ininterrompue de cette pratique au sein de la lignée karma kagyü.

Sherab Gyaltsen Rinpoché apportant ses conseils

Les enseignements de Thayé Dorjé, Sa Sainteté le XVIIe Gyalwa Karmapa à Kundreul Ling en 2010 ont notamment inspiré la genèse de cette tanka, et le projet s’est élaboré en étroite consultation avec khenpo Chödrak Rinpoché, Sherab Gyaltsen Rinpoché et lama Jigmé Rinpoché.

Cette tanka a été peinte au Népal par Urgen Lama, disciple de Sherab Gyaltsen Rinpoché et héritier d’une tradition artistique de père en fils. Une fois réalisée, la tanka a été consacrée par Shangpa Rinpoché.

Chaque personnage, représenté avec une extrême finesse et des attributs spécifiques, a fait l’objet d’une recherche iconographique poussée, afin de produire une maquette d’environ un mètre de haut sur soixante-dix centimètres de large.

Puis, en mai 2023, depuis son monastère, Sherab Gyaltsen Rinpoché, stylo en main, s’est longuement penché sur le projet de la tanka, apportant de précieux conseils sur la représentation des maîtres et leurs positionnements, en présence des commanditaires et du peintre Urgen Lama, qui avait désormais tous les éléments pour réaliser cette œuvre unique.

Lecture de la tanka

Autour du Noble Chenrezik à quatre bras sont positionnés tous les enseignants de la lignée : ils ont non seulement reçu les enseignements mais les ont aussi assimilés par leur pratique jusqu’à rencontrer Chenrezik face à face. Chacun de ces enseignants a acquis une connaissance et une réalisation, c’est-à-dire une pleine assimilation, expérimentée et stable.

La tanka se lit de haut en bas, sur trois lignes verticales.

Au centre, au-dessus du Noble Chenrezik (skt : Avalokiteśvara) à quatre bras siège Khasarpani (ཁ་སར་པའ་ཎི་), une forme de Chenrezik dans la posture de délassement royal, la main droite dans le geste du don et la gauche tenant une fleur de lotus ; il est couronné par le bouddha Amitabha (Eupamé འོད་དཔག་མེད་). Sous la présence éveillée, siège le premier roi bouddhiste du Tibet, Songtsen Gampo (605-650 སྲོང་བཙན་སྒམ་པོ་), considéré lui-même comme une émanation de Chenrezik.

La ligne verticale de gauche constitue une première lignée de transmission, tout en étant liée avec celle de droite. Sous le bouddha Shakyamuni à gauche, siège le maître indien Atisha (982-1054), qui reçut des enseignements de façon directe de ses quatre yidams : le bouddha Shakyamuni, Tara, Chenrezik et Manjushri. Atisha joua un rôle clé dans la seconde diffusion du bouddhisme au Tibet et, alors qu’il était déjà dans un âge avancé, il transmit cet enseignement à son principal disciple, Naktso Lotsawa (1011-1064 ནག་འཚོ་ལོ་ཙཱ་བ་), Naktso Lotsawa donna cet enseignement à trois personnes appelées “les trois frères” représentés à ses côtés, de gauche à droite sur une même ligne. Il s’agit de Puchungwa Shönu Gyaltsen (1031-1106 ཕུ་ཆུང་བ་གཞོན་ནུ་རྒྱལ་མཚན་), Potowa Rinchen Sal (1027-1105 པོ་ཏོ་བ་རིན་ཆེན་གསལ་) et Chenga Tsültrim Bar (1038-1103 སྤྱན་སྔ་ཚུལ་ཁྲིམས་འབར་). En dessous de Naktso Lotsawa, se trouvent le mahasiddha Mitrayogin (dates inconnues མི་ཏྲ་ཛོ་ཀི་), le maître kadampa Chapa Chöki Sengyé (1109-1169 ཕྱྭ་པ་ཆོས་ཀྱི་སེང་གེ་), et le IIe Karmapa, Karma Pakshi (1204-1283 ཀརྨ་པཀྵི་).

Une deuxième lignée de transmission se dessine sur la droite, avec le bouddha de médecine, Sangyé Menla, et en dessous, Dromtön Gyalwa Jungné dit Dromtönpa (1005-1064 འབྲོམ་སྟོན་རྒྱལ་བའི་འབྱུང་གནས་), disciple séculier d’Atisha. Dromtönpa, qui avait contracté la lèpre auprès des lépreux à qui il enseignait, s’était guéri par la pratique de Sangyé Menla. Comme Naktso Lotsawa, Dromtönpa eut aussi les trois frères comme disciples. Ces derniers ont compté comme principal disciple Gampopa Sönam Rinchen (1079-1153 སྒམ་པོ་པ་བསོད་ནམས་རིན་ཆེན་), qui transmit l’enseignement à Düsum Khyenpa, le premier Karmapa (1110-1193 དུས་གསུམ་མཁྱེན་པ་). Enfin, Sherab Gyaltsen Rinpoché a conseillé d’inclure un dernier personnage, Karma Chakmé (1613-1678 ཀརྨ་ཆགས་མེད་), qui a composé la prière d’Amitabha et de nombreux écrits sur Chenrezik.

Asseyons-nous un instant, dans le calme de la salle de lecture, face à cette tanka. Prenons le temps de laisser le regard se poser sur chacune des figures dépeintes. Connaissons-nous ces pratiquants ? L’histoire de leur libération ? Qui sont-ils pour nous, apprentis-pratiquants du XXIe siècle ? Une hiérarchie verticale et linéaire, loin de notre réalité ?

Il est question de lignée et de transmission, termes facilement employés dans notre quotidien bouddhiste : goûtons-nous vraiment la saveur de ce que ces étiquettes recouvrent ?

Le terme transmettre en français vient du latin trans signifiant au-delà, et mittere signifiant envoyer. Confier, envoyer au-delà de soi-même… S’agit-il vraiment d’un héritage spirituel linéaire et figé ou davantage d’un processus dynamique sans fin véritable ?

Pourquoi un intérêt si fort est-il né en ces pratiquants et les a-t-il poussés à se rendre auprès d’un enseignant, pour recueillir ses paroles, les mettre en pratique, en toute confiance, jusqu’à ce qu’elles deviennent une seconde peau ? Pourquoi ont-ils, à leur tour, confié au-delà d’eux-mêmes ces paroles, ces méthodes, ces compréhensions à d’autres ?

Peut-être que prendre le temps de nous familiariser avec ces pratiquants du passé viendra abolir une distance physique, temporelle, culturelle, et apporter une relation encore plus intime et vivante avec la pratique.

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